Ecole: freiner les meilleurs n'aidera pas les plus faibles

S'il y a bien un domaine où j'ai, à une certaine époque, pu me targuer d'une certaine expertise, c'est celui de l'enseignement et spécialement de l'enseignement supérieur.

D'abord, parce que j'ai grandi entouré d'enseignants (donc témoins de vie) dans la famille et les proches mais aussi via mon expérience de quelques années à l'intérieur de la fédération des étudiants francophones,  ou simplement sur des travaux de réflexions effectués pendant mes temps libres en début de carrière professionnelle.  Ces travaux, je les ai présentés à des partis politiques, ce qui m'a permis de participer à plusieurs groupes programmatiques de l'un d'entre eux (qui s'était intéressé à mes réflexions sur la modularisation des études).  J'avais basé ces travaux sur des réflexions appuyées sur mon expérience d'étudiant ayant étudié via des "passerelles" dans l'enseignement. 
Je suis assez fier, à posteriori - même s'il n'y a aucun lien entre les deux - de m'être rendu compte que ces propositions avaient les mêmes principes et objectifs que ce que l'on retrouvera par après dans le système européen de transfert et d'accumulation de crédits qui sera utilisé dans le cadre du processus de Bologne.

Bref, tout ceci pour dire que, même si je ne suis plus l'actualité des débats, n'ayant - par exemple - suivi les discussions sur le pacte d’excellence que de très loin, le sujet et ses principes généraux continuent à éveiller mon intérêt.
Le problème qui me pose question actuellement est cette propension à croire qu'en freinant les plus forts, on améliore le statut des plus faibles.  On avance l'idée que les moins nantis ayant moins de possibilités d'avancer - qu'ils aient un fort potentiel ou pas pour les études qu'ils suivent - la seule solution pour leur permettre d'accrocher le bon wagon serait de freiner le train.


Les débats actuels sur l'enseignement dans le cadre du confinement et de ce qui le suivra ont donc tout normalement éveillé mon intérêt car ce positionnement y est apparu au grand jour.

Pour débattre, il faut se baser sur de grands principes, tout en essayant de laisser la place à la personnalisation des problèmes car on sait bien qu'il y a toujours de nombreux cas "hors normes".

Selon moi, il y a trois grands problèmes interconnectés lorsque l'on parle de l'apprentissage:
  • Les élèves n'ont pas tous les mêmes capacités manuelles et/ou intellectuelles.  Une personne qui a de l'or dans les mains peut être tout à fait perdue devant une équation du second degré, comme un "zèbre" capable de lire des matrices à 3 dimensions pourrait être en déprime complète si on lui met un marteau et un burin entre les mains.  Le talent est inné et même avec les meilleures formations du monde, il vaudra toujours mieux positionner une personne dans un domaine où il ne doit pas être "hors zone de confort" en permanence.
  • Les élèves ne sont pas tous dans des environnement sociaux et familiaux qui rendent leur apprentissage facile.  Ceci est déjà le cas des conditions scolaires normales (avec du présentiel à l'école) et encore plus dans une période de confinement où le "télétravail" devrait être une norme que tous n'ont pas les possibilités de suivre correctement (place, calme, outil informatique, etc.).
  • Les objectifs à atteindre au sortir d'une période scolaire sont parfois idéologiquement peu clairs:  
    • Vaut-il mieux un adulte près à rentrer dans le monde du travail dans un métier en pénurie qu'il abordera comme un outil purement nutritif ou un adulte qui a suivi une voie qui lui plaisait, où il pourrait s'épanouir mais qu'il ne mettra jamais en pratique par manque de débouchés?  
    • Que faut-il apprendre durant cette formation: l'envie de se dépasser et d'être parmi les meilleurs et tirer les autres derrière son panache ou l'entraide et la mise en place de l'empathie pour arriver en groupe à une plus grande réussite, même si c'est de manière individuellement moins visible? 

Pendant la plus grande partie de ce confinement, on a vendu, côté francophone, le besoin de bloquer les élèves du primaire et du secondaire en ne leur donnant pas de nouvelle matière.  Au niveau des études supérieures, il fallait qu'ils se débrouillent comme ils le pouvaient pour continuer l'apprentissage.
Pourquoi continuer ses études supérieures (sauf les stages, ce qui pose un vrai problème pour beaucoup...) coûte que coûte serait-il plus important que continuer à apprendre les bases pour ceux qui le peuvent?


En fait, la bonne question, selon moi, c'est surtout, pourquoi bloquer ceux qui ont les capacités de continuer à apprendre, parce qu'ils sont plus chanceux que les autres (capacités, famille, outils, etc.)?
Oui, sur le principe, c'est certainement injuste de ce dire que "parce que l'on est bien né", on a plus facile à continuer à avancer mais l'avancement d'une société ne se fera jamais au départ de son maillon le plus faible.
ll est clair qu'il est important d'offrir un maximum de possibilités pour tous et de trouver des alternatives réalistes pour ceux qui n'ont pas les accès aisés au savoir.  Un peu de la même manière que ceux qui n'ont pas les capacités d'utiliser "tax-on-web" peuvent déclarer leurs impôts via la version papier, il faut trouver des outils pour contrer la fracture numérique.
Mais freiner ceux qui sont capables de continuer à avancer est socialement irresponsable, du moment qu'ils ont les bonnes valeurs de base.
Bien évidemment, dans le cadre du confinement, cela aurait créé des fonctionnements différents mais croire que cela ne sera pas le cas quand tout le monde aura de nouveau accès au présentiel est idiot: en effet, la fracture sociale réapparaîtra rapidement.  Ceux qui auront plus de difficultés mais dont les parents ont plus de moyens financiers pourront bénéficier de cours particuliers payants pour rattraper le retard, les autres pas.

Je pense qu'il aurait fallu mettre tout en place pour que ceux qui peuvent évoluer plus vite que les autres puissent le faire.  Chacun ayant ses capacités propres, il faut arrêter de freiner pour des raisons d'égalitarisme stupides et non fondées.  En tant qu'enfant "HP", j'ai passé mes examens de rhéto à 16 ans quand certains copains de classe en avaient 20.  Est-ce que quelqu'un aurait gagné quelque chose à m'obliger à attendre?    
Je suis par contre le premier à penser qu'il faut se battre pour l'équité et pas l'égalitarisme.  Il faut pousser les solutions pour permettre à ceux qui ont des problèmes individuels - quand ils peuvent être compensés via des investissements financiers - d'accéder au savoir.
On ne fera pas avancer la société et ses évolutions responsables, sociétales et durables qui sont nécessaires et demandent de vrais chercheurs de solutions en freinant ceux qui peuvent avancer.  Par contre, il est grand temps de mettre en place de véritables solutions permettant l'accès pour tous pour quand nous sortirons de la distanciation physique.  Il y a un grand panel de propositions de solutions allant du suivi personnalisé des élèves (pour réagir et accompagner dès que possible les plus faibles) à l'allocation universelle pour les adultes (pour la formation professionnelle).

Travaillons tous ensemble pour agrandir l'offre pour tous, via tous les moyens possibles, afin que chacun puisse donner le maximum de lui-même et de ses capacités, s'il en a envie, mais arrêtons de croire qu'un nivellement par le bas aura des conséquences positives.   

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